46 :23 « Serais-je censuré moi aussi si j’écris qu’il existe des alternatives à la vaccination ou, au moins, des solutions complémentaires ?, s’interroge Bernard Crutzen.

Et de poursuivre: « Il y a tout d’abord la recherche de l’immunité collective, comme l’a tenté la Suède. Ou le renforcement de l’immunité individuelle grâce, par exemple, à la vitamine D. Il y a aussi les plantes médicinales, telles que l’Artemisia Annua. Et puis les médicaments repositionnés, comme la chloroquine. Le protocole à base de cette molécule va faire l’objet en France d’une incroyable saga.
Chez nous pas de débat. Le traitement sera largement utilisé dans les hôpitaux. Par contre l’Agence Fédérale du Médicament va fortement en déconseiller la prescription par les généralistes. C’est étrange : ce qui n’est pas recommandé chez nous semble efficace pour les Africains. Sur ce site de la diaspora congolaise, on découvre le 8 avril que la Belgique a donné un stock important de chloroquine à la RDC, en indiquant que le traitement avait des vertus thérapeutiques par rapport au Covid-19.
Toutes les alternatives au vaccin seront globalement négligées par les pouvoirs publics et disqualifiées par les médias.»

 

Cet extrait, sur lequel il y aurait beaucoup à redire, dure un peu plus d’une minute. Centrons-nous seulement sur un aspect, qui a déjà été «fact-checké» par d’autres : le récit selon lequel les autorités belges auraient déconseillé la chloroquine tout en en donnant des stocks à la RDC à titre d’aide.

Quel est le récit ?
Le réalisateur affirme au début qu’il existe des alternatives à la vaccination ou des solutions complémentaires (il ne fait pas clairement la distinction entre les deux) et il en donne une liste.
Suite à quoi deux événements précis sont cités. L’annonce de l’agence responsable en Belgique du contrôle des médicaments, l’AFMPS, de déconseiller le recours à un des remèdes en question. Et l’annonce d’une livraison du remède en question à la RDC, à titre d’aide au développement. Ces deux événement distincts sont reliés entre eux par une petite phrase : «C’est étrange.»
Ensuite, le réalisateur nous explique que les alternatives à la vaccination ont été ignorées ou dénigrées (là, il ne parle que d’«alternatives», il n’est plus question ici de «solutions complémentaires»).
Nous remarquons que l’essentiel du propos n’est pas affirmé explicitement, mais sous-entendu. Nous comprenons qu’il y a anguille sous roche, que la décision d’écarter le remède en question, alternative à la vaccination, résulte de toute évidence d’une obscure «magouille», d’une volonté d’écarter toute alternative à la vaccination. Ce n’est pas explicité, mais il est impossible de tirer une autre conclusion… tant que l’on ne remet pas en cause la véracité de ce qui nous est raconté ici.

Livraison de chloroquine à la RDC : une manipulation pure et simple sur les dates

La RTBF a récemment diffusé un documentaire intitulé «Quand le doute vire au complot». On y parle notamment de «Ceci n’est pas un complot», mettant en évidence certaines «imprécisions» (au regard de ce que nous avons pu trouver, le terme semble pour le moins réservé). Un petit passage concerne cette histoire de chloroquine :

Le réalisateur a d’abord parlé de la décision des autorités sanitaires belges de déconseiller la chloroquine, puis de la livraison de stocks de ce médicament à la RDC. Sauf qu’il a interverti les 2 événements. L’annonce de la livraison de chloroquine à la RDC date d’AVANT la décision évoquée.

Cette manipulation sur les dates avait déjà été relevée sur les réseaux sociaux par au moins une personne, Thibault de Bueger, étudiant à l’UCLouvain , relayé par Olivier Klein.

Sans cette manipulation sur les dates, le récit du réalisateur ne ressemble plus à grand chose.

Quoique… Poussons un peu plus loin l’analyse.

Chloroquine… ou hydroxychloroquine ? Une différence pas si anodine que ça

De quelle molécule parle-t-on exactement dans cet extrait de film ? De chloroquine ou d’hydroxychloroquine. La question peut paraître futile. Elle ne l’est pas.

La différence entre les 2 molécules est fondamentale ici. Ou plutôt, la confusion entre les 2 molécules est fondamentale dans la désinformation qui a régné depuis le début de la crise et elle est fondamentale aussi dans l’extrait dont il est question ici.

Nous n’avons pas les compétences pour rentrer dans des détails techniques. En revanche nous pouvons rappeler ce qui a été dit sur le sujet depuis le début de la crise. Remontons aux premières semaines de 2020.

On nous parlait d’un nouveau virus sévissant en Chine et beaucoup de médecins et chercheurs exprimaient leur inquiétude. Certains en revanche ne paraissaient pas du tout inquiets et le faisaient savoir. Un homme se distinguait particulièrement en France : le Pr Didier Raoult. Dans les médias ou dans les vidéos qu’il diffusait depuis l’Institut Hospitalier Universitaire de Marseille (qu’il dirige), il se moquait de ceux qui nous mettaient en garde contre ce nouveau virus. Il parlait de «psychose», expliquait que les gens ne sachant plus comment se faire peur allaient en Chine chercher des motifs pour avoir peur, etc. Le lecteur n’aura aucune peine à retrouver ces vidéos ou ces interviews dans les médias.

 

 

 

 

 

 

Le 17 février, il assurait encore que ce nouveau virus ferait «moins de morts que les accidents de trottinette

Fin-février, la situation devenait préoccupante en Italie du Nord. On ne parlait plus d’une ville de Chine que personne ne savait situer sur une carte, on parlait d’une région aux portes de la France. L’épidémie s’étendait en Europe. Les plaisanteries sur le thème des accidents de trottinette ne semblaient plus d’actualité.

Le 25 février, ce fut le coup de tonnerre. Le Pr Didier Raoult publiait sur le site de l’IHU de Marseille une vidéo intitulée «Coronavirus : fin de partie»

La vidéo est toujours consultable, bien que son titre ait été changé pour quelque chose de moins affirmatif. Voici les propos exacts qui y étaient tenus :

«Un scoop de dernière minute, une nouvelle très importante. Les Chinois qui sont ceux qui vont le plus vite et qui sont les plus pragmatiques, plutôt que de chercher un nouveau vaccin, ou une nouvelle molécule qui soigne le coronavirus, ont fait ce que l’on appelle du repositioning, c’est-à-dire tester des molécules qui sont anciennes, qui sont connues, qui sont sans problème de toxicité, pour les tester contre leur nouveau virus. Ils les ont testées contre leur nouveau virus, et ils ont trouvé comme cela avait été trouvé sur le sars et oublié, que sur leur nouveau virus, leur nouveau corona, la chloroquine est active in vitro.

J’avais été interviewé par la télévision chinoise. On m’a demandé le conseil que je donnais aux Chinois et ce que j’attendais des Chinois, que je considère comme une des meilleures équipes de virologie au monde, je leur ai dit que j’espérais que très vite les Chinois nous donneraient les résultats d’une première étude sur l’efficacité de la chloroquine sur les coronavirus. Et cela vient de sortir : c’est efficace sur les coronavirus avec 500 milligrammes de chloroquine par jour, pendant 10 jours, il y a une amélioration spectaculaire, et c’est recommandé pour tous les cas cliniquement positifs d’infection à coronavirus chinois.

Donc c’est une excellente nouvelle, (le coronavirus) c’est probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes !

Et donc ce n’est pas la peine de s’exciter pour promettre des vaccins dans dix ans. Il faut travailler, voir les molécules qui sont potentiellement actives et qui sont immédiatement disponibles sur le marché.

La seule chose que je dis, c’est : faites attention, il n’y aura bientôt plus de chloroquine dans les pharmacies !»

Pour beaucoup d’entre nous, c’était la première fois que nous entendions ce nom : chloroquine. Nous insistons : «CHLOROQUINE». Certaines personnes se souvenaient d’avoir recouru à ce médicament anti-paludéen, vendu notamment sous le nom de «Nivaquine». Personne ne parlait alors d’«hydroxychloroquine». On peut retrouver d’autres déclarations du Pr Raoult remontant à cette période où il était bel et bien question de «chloroquine» et de rien d’autre.

L’espoir était alors immense, les médias se sont rués sur cette histoire, les réseaux sociaux étaient en ébullition, tout comme le monde politique. Les quelques voix critiques avaient bien de la peine à se faire entendre : d’un côté on avait un homme qui affirmait pouvoir soigner le Covid, de l’autre on avait des scientifiques qui utilisaient des termes techniques tels que «méthodologie» ou «essais randomisés».
Puis, nous avons entendu parler d’«hydroxychlroquine», vendue sous le nom de «Plaquenil», un remède contre certaines affections telles que le lupus ou la la polyarthrite rhumatoïde. Pour ceux d’entre nous qui n’y connaissions rien, c’était sans importance, un détail. Les médias utilisaient souvent le terme «chloroquine» de manière générique, sans définir si l’on parlait de l’un ou l’autre et il en était de même dans nos conversations et dans les débats sur les réseaux sociaux. Nous avions vaguement compris que l’hydroxychloroquine était sensée avoir moins d’effets secondaires que la chloroquine. Mais pour les médecins qui suivaient l’affaire de près, ce n’était pas si simple.

Écoutons ce que le Dr Christian Lehmann, qui a beaucoup suivi cette affaire, explique sur ce point précis, dans cette vidéo :

Nous retrouvons des explications similaires  dans cet article de Libération :

«L’annonce de Didier Raoult sur l’efficacité spectaculaire d’un antipaludéen de synthèse, la chloroquine, a d’abord suscité un grand soulagement, immédiatement suivi chez beaucoup d’entre nous, professionnels de santé, d’un doute grandissant, devant les erreurs accumulées lors de ses prises de parole. Absence de toxicité, incitation à «se jeter» sur un médicament au maniement délicat. Lorsque nous découvrons l’article chinois sur lequel Raoult base sa communication de crise, nous sommes stupéfaits. Pas besoin d’avoir des connaissances particulières en méthodologie statistique pour comprendre que quelque chose cloche. Pas une donnée chiffrée. On ne sait pas quelle dose a été donnée, à quel type de patient, ni combien ont été traités. L’article n’a pas été peer-reviewed, c’est-à-dire revu par des pairs, décrypté, c’est un pur effet d’annonce. Alors, certes, dans cette période chaotique, on se dit que devant une révélation d’une telle importance, les Chinois ont voulu faire au plus vite, prévenir le monde entier. Et Didier Raoult, qui conseille, comme il l’explique avec une délicieuse modestie, les Chinois, meilleurs virologues du monde, a probablement eu droit à la primeur de cette révélation.

Sur YouTube, il poste le 28 février une interview étrange, «Pourquoi les Chinois se tromperaient-ils ?» dans laquelle, à plusieurs reprises, il reprend son interlocuteur avec un agacement évident : «Non, ce n’est pas la question qu’il faut me poser ! Il faut me demander…» Un groupe informel de médecins et de twittos se refile le lien. Nous nous frottons les yeux. Ce que Raoult fait passer pour une interview n’est en fait qu’une audience donnée à un de ses étudiants ou chargés de com. Nous lui conseillons d’ailleurs narquoisement de monter son sujet la prochaine fois avant de le diffuser. Une heure plus tard, la vidéo disparaît et revient sous une forme plus professionnelle pouvant donner l’illusion d’une vraie interview. Et rapidement, dans la presse qui commence à tourner ses micros vers le professeur marseillais, celui-ci modifie son propos, sans jamais se remettre en cause.

La chloroquine, hier spectaculaire et miraculeuse, disparaît comme par enchantement, remplacée du jour au lendemain par l’hydroxychloroquine (Plaquenil), un médicament différent, moins répandu. Si sa structure chimique est proche de celle du médicament antipaludéen, l’hydroxychloroquine (HCQ) est essentiellement utilisée dans des maladies rhumatismales comme la polyarthrite rhumatoïde, ou des maladies immunitaires comme le lupus. Elle ne traîne donc pas en grande quantité dans les armoires à pharmacie. Et sa toxicité cardiaque, bien réelle, est légèrement moindre que celle de la chloroquine. Raoult met en avant l’HCQ comme une immense découverte, continue comme à son habitude à ridiculiser ses détracteurs (…)

Personne, parmi ceux qui lui tendent un micro, ne lui pose la question que nous, généralistes, cardiologues, pharmacologues, urgentistes, réanimateurs, nous posons tous : par quel tour de passe-passe Raoult a-t-il changé en 48 heures de médicament miracle, au vu et au su de tous ? Et comment se fait-il que personne ne le voit ? Lui qui fait si grand cas de son image sur les réseaux sociaux, a-t-il soudain pris conscience du risque d’être confronté avec la chloroquine à une levée justifiée de boucliers et à des morts par automédication ?»

L’hydroxychloroquine, réputée moins dangereuse en terme d’effets secondaires avait remplacé la chloroquine. Mais la confusion continuait.

Par exemple, lorsque l’on se référait aux Chinois, pour justifier le recours à ce médicament, qu’en était-il exactement ? Il se trouve qu’à cette époque, en tout début de pandémie, la Chine était le pays qui avait le plus d’expérience face à ce virus et  avait traduit et rendu public un protocole de soins («Manuel de prévention et de traitement du Covid-19»). On y parlait de chloroquine, mais pas d’hydroxychloroquine. Soulignons que la chloroquine n’y était absolument pas présentée comme un remède susceptible de mettre fin à la crise. Cela ressemblait plus à un traitement compassionnel. On y recommandait une prise en charge dite «classique» et, si ça ne marchait pas, on proposait toute une série de traitements à essayer, dont la chloroquine (et encore avec beaucoup de réserves). Donc, lorsqu’on lisait des arguments tels que «les Chinois, eux, ils soignent avec ça», on se référait en fait à une utilisation très limitée, de type compassionnel, de la CHLOROQUINE.

Lorsqu’on entendait, en guise d’argument, que des millions de gens en avaient consommé à l’occasion d’un séjour sous les tropiques et que c’était donc un remède bien connu, on parlait en fait de la CHLOROQUINE, pas de l’hydroxychloroquine.

Mais c’était l’HYDROXYCHLOROQUINE qui avait commencé à faire l’objet de toutes sortes d’essais cliniques plus ou moins rigoureux et qui a été prescrite dans de nombreux hôpitaux en France, en Belgique, en Suisse, etc.

La chloroquine était jugée risquée et avait été écartée dans les pays occidentaux. Quant aux médias, ils avaient parfois expliqué la différence entre les 2 termes (voir par exemple cet article, ou cet autre), même si certains continuaient parfois d’utiliser le terme «chloroquine» comme un terme générique, susceptible de désigner les 2 molécules.

Quant au Pr Raoult, il ne jurait désormais plus que par l’hydroxychloroquine, la molécule avec laquelle il prétendait soigner ses patients et qui faisait l’objet de publications de sa part (publications dont la fiabilité était fortement remise en cause par ses pairs). Ceux qui ont suivi ces polémiques sur les réseaux sociaux, ont d’ailleurs été confrontés à des adeptes du Pr Raoult qui affirment désormais que ce dernier n’a JAMAIS parlé de «chloroquine».

Ces explications peuvent nous paraître longues, mais il est essentiel de comprendre la différence (même sans rentrer dans les détails techniques) et surtout de comprendre le rôle joué par la confusion entre les 2 produits.

On est d’accord, la complexité est fatigante… Revenons à notre extrait de «Ceci n’est pas un complot».

De quoi parle-t-on ici ?
De quelle molécule parle-t-on exactement dans cet extrait de film ? De chloroquine ou d’hydroxychloroquine ? Écoutons et regardons attentivement l’extrait du film en question.
Nous entendons le réalisateur nous dire «les médicaments repositionnés comme la CHLOROQUINE» et, simultanément, nos le voyons écrire «HYDROXYCHLOROQUINE». Et juste après nous voyons un emballage d’HYDROXYCHRLOROQUINE.
Ce que nous lisons à l’écran ne correspond pas à ce que nous entendons.
Nous voilà bien avancés.

 

Le réalisateur nous parle ici d’une prise de position des autorités sanitaires belges et d’un envoi de médicaments en RDC. Il suffit d’aller vérifier et nous saurons si l’on nous parle de chloroquine ou d’hydroxychloroquine.

Donc, en date du 27 mai 2020, nous avons un communiqué de l’AFMPS (Agence chargée du contrôle des médicaments en Belgique) qui déconseille fortement l’utilisation de l’HYDROXYCHLOROQUINE comme traitement contre le Covid-19, en dehors des essais cliniques.

Nous parlons donc d’hydroxychloroquine.

Mais la livraison de médicaments, à titre d’aide au développement, à la RDC, début avril (rappel : le réalisateur a interverti les 2 événements), porte elle sur de la CHLOROQUINE !

 

Donc, non seulement le réalisateur a intervertit dans le temps 2 événements, mais en plus il sème la confusion entre 2 médicaments, certes proches, mais néanmoins différents.

Reprenons donc les faits racontés dans cette séquence, mais en prenant soin de respecter l’ordre chronologique et en désignant précisément les choses :

Début avril 2020, une agence belge d’aide au développement a fourni des doses de CHLOROQUINE à la RDC. Fin mai 2020, les autorités sanitaires belges ont déconseillé le recours à l’HYDROXYCHRLOROQUINE comme traitement anti-covid en dehors des essais cliniques.

Voilà.

Qu’y a-t-il d’étrange ? Que reste-t-il du récit que nous raconte le réalisateur ? Un simple exemple de manipulation ou un exercice de fact-checking pour celles et ceux qui voudraient travailler l’éducation aux médias et la pensée critique.

Quoique…

Des questions à se poser, néanmoins.

Dans la recherche d’une remède contre le Covid-19, la chloroquine, dont les effets secondaires étaient jugés trop dangereux dans ce contexte, avait donc été mise de côté, au profit de l’hydroxychloroquine.

Mais alors pourquoi livre-t-on de la chloroquine à un pays d’Afrique ?

Nous avons lu divers articles au sujet de cette livraison. Mais personne ne semble s’être posé cette question… Surtout pas le réalisateur de «Ceci n’est pas un complot» !

Il nous semble que la question mérite d’être posée. Début avril 2020, lorsque le président de la RDC annonçait qu’il réceptionnerait personnellement ces livraisons de chloroquine, en Europe, même le Pr Didier Raoult ne parlait déjà plus de cette molécule depuis plusieurs semaines. Et les médecins et les autorités sanitaires parlaient toujours d’hydroxychloroquine.

Est-ce qu’on a fourni à un pays d’Afrique un traitement dont on ne voulait plus en Europe ? La question nous semble pertinente. Et nous ne pouvons que regretter que personne ne semble l’avoir traitée à notre connaissance.

Nous insistons : c’est une question, une vraie question. Pas une insinuation, une accusation non assumée. Nous ne savons pas. Il y a peut-être des explications tout-à-fait honorables. Peut-être que, simplement, les autorités de la RDC ont misé sur la chloroquine et que ce n’est pas dans les pratiques de l’aide au développement de refuser la livraison d’un médicament sous prétexte que l’on saurait mieux que les destinataires ce qui est bon pour eux. Imaginons un pays d’Afrique demandant à un pays occidental une aide pour acquérir un médicament donné et que, depuis le pays occidental, on réplique : «Mais non ! Ce n’est pas cela qu’il vous faut ! Nous nous savons ce qui est bon pour vous ! » Or, les médias congolais que nous avons consultés semble indiquer qu’il y avait un réel enthousiasme pour la chloroquine en RDC à ce moment-là. Bref, la question est sans doute plus délicate qu’il n’y paraît d’un premier abord.

Rajoutons que, plus récemment, la Belgique a envoyé en Inde des doses de Remdesivirpour combattre le Covid. Le Remdesivir est un antiviral, très onéreux, qui a généré passablement de polémiques et que l’OMS ne recommande pas contre le Covid. Et, un journaliste de La Libre (un média «mainstream»…) s’est posé la question dans un article (payant) : «Pourquoi la Belgique envoie du remdesivir, un médicament inefficace et très coûteux, à l’Inde». En voici un extrait :

«Quelle utilité sanitaire?

Ce médicament n’a pas montré ses preuves dans les essais randomisés. Ça ne diminue pas la charge virale et il faut le donner très tôt. Ça influence peu les morbidités et n’a pas d’effet sur la mortalité. Donc sur un plan sanitaire, il aurait mieux valu préconiser les anticorps monoclonaux qui ont prouvé une efficacité contre le Covid-19 pour les gens à risques”, commente Yves Coppieters. “L’Inde a une industrie pharma très développée. Donc je pense que c’est plutôt une action de type diplomatique. Mais d’un point de vue sanitaire, le remdesivir, sur base des données scientifiques, ne va pas fondamentalement changer les choses”, ajoute-t-il. “Ce n’est pas la décision la plus pertinente. Il faudrait mieux trouver des moyens, de l’oxygène et autres pour ces zones les plus touchées”, conclut-il.

C’est assez lamentable car inapproprié par rapport à leurs besoins actuels. Mais personne ne les emploie plus ici et ils encombrent manifestement”, nous signale une autre source proche des autorités belges, qui ne voit pas l’intérêt de ce médicament au prix exorbitant. Mais si l’Inde est demandeuse.»

Peut-être y a-t-il un parallèle à faire avec ce qu’il s’était passé avec la Chloroquine, malgré les différences entre les 2 remèdes : dans un cas un antiviral très cher et destiné au milieu hospitalier dont l’efficacité semble très limitée, de l’autre un médicament repositionné très bon marché, dont l’efficacité était très contestée à l’époque et auquel plus personne de sérieux dans la communauté scientifique n’accorde aujourd’hui le moindre crédit comme traitement contre le covid.

Conclusion ?

La forme de cet extrait de film est un grand classique pour qui est habitué aux contenus conspirationnistes. On n’affirme pas clairement ce que l’on veut dire. On fournit des éléments erronés ou sortis du contexte. On lâche une formulation telle que «C’est étrange» («Je pose juste la question», «Posez-vous des questions», «Faites-vous votre propre avis», «Je vous laisse réfléchir», etc) ; ou alors on pose une question qui n’en est pas une dans la mesure où la réponse s’impose d’elle-même comme une évidence. Et on donne ainsi l’illusion au spectateur (ou au lecteur, selon les cas), qu’il est invité à «réfléchir par lui-même». En fait, avec les éléments qu’on lui a fourni, une seule conclusion est possible pour le spectateur qui ferait confiance à ce qui lui est raconté. Un grand classique que l’on retrouve souvent dans les récits conspirationnistes, donc… Et une méthode que nous avons déjà repérée à d’autres reprises dans ce documentaire.

Deuxièmement nous revenons surtout sur l’argument selon lequel ce film poserait de «bonnes questions» à défaut d’apporter des informations fiables : ça ne tient pas. La question évoquée plus haut aurait dû sauter aux yeux d’un journaliste qui se serait penché de manière approfondie sur cette affaire. Mais il aurait été impossible de traiter cette question dans le documentaire et de, simultanément, vendre le récit qui nous a été vendu.

De même, la thématique de la confusion entre les 2 molécules, aurait mérité une analyse. Certains médias semblent très critiquables sur ce point, n’ayant guère fait d’efforts de clarté. Pour un réalisateur prétendant jeter un regard critique sur le travail des médias dans cette crise, il y avait là de quoi creuser. Mais dans ce film, c’est tout le contraire qui se passe. On entretient la confusion, jusqu’à la caricature. Cette confusion est, encore une fois, un des piliers de la désinformation qu’il y a eu autour de cette question de soit-disantes alternatives à la vaccination. Et le réalisateur lui-même avait besoin de cette confusion pour son récit.

La scène où l’on entend prononcer le mot «chloroquine» pendant qu’on nous fait lire «hydroxychloroquine» mérite d’être montrée en exemple dans les écoles de journalisme.

Grompf