Une enseignante du secondaire a travaillé avec ses élèves autour du film “Ceci n’est pas un complot”. Elle nous adresse son témoignage:

Cela fait des années que l’éducation aux médias est une préoccupation pour les enseignants, très conscients de l’importance de développer l’esprit critique afin de décrypter le monde qui nous entoure. Comprendre le paysage audio-visuel, lire ses codes, comprendre ses contraintes font partie de notre boulot d’enseignant.

Quand une vidéo comme « Ceci n’est pas un complot » apparaît, la question se pose de son traitement. Il faut prendre des pincettes, bien réfléchir au risque d’être contre-productif mais l’obligation d’accompagner nos jeunes dans le décodage s’impose assez vite. Et les jeunes ont très vite vu ce qui « clochait » ; ils ont eu la sensation d’être manipulés et ont compris d’eux-mêmes les stratégies employées.

Certes, certaines questions posées par Bernard Crutzen sont intéressantes comme le problème du potentiel conflit d’intérêt des experts, le refinancement nécessaire des soins de santé ou encore la question délicate de la protection des données personnelles. Le problème reste que ces questions sont seulement posées mais il ne creuse pas. D’autre part, la question centrale, « Comment éviter de faire exploser le système hospitalier sans prendre les mesures actuelles ? », est complètement éludée et donc, l’approche est complètement biaisée.

Les élèves remarquent également très bien les ficelles, également utilisées par les médias traditionnels, il faut le dire, comme le « story telling », cette histoire que l’on raconte en ajoutant un épisode chaque jour, la présence d’illustrations, les interviews coupées, calibrées qui appuient le propos.

Mais Bernard Crutzen va bien plus loin : il manie la mise en scène (ses parents qui jouent au scrabble et qui ont, comme par hasard placé les mots « virus », « sain », « cas »), il utilise des arguments « exemple » (ses parents, son meilleur ami) efficaces car ils font appel à l’émotion mais sans grande valeur intellectuelle, il va chercher des opinions qui confortent sa thèse, il donne sa vision et surtout, il nous invite à douter, ce qu’il ne fait à aucun instant. Tout cela, les élèves l’ont remarqué.

En réalité, la vidéo de Bernard Crutzen n’est pas un reportage, n’est pas un documentaire ; c’est la volonté d’imposer une opinion déguisée en narration au terme de laquelle il se rapproche bien de la théorie du complot qu’il voudrait paraître critiquer.

Cette vidéo est surtout intéressante parce qu’elle illustre des questions présentes aujourd’hui : pourquoi une telle méfiance vis-à-vis des hommes politiques et vis-à-vis des médias ? Ces questions, liées à la crise démocratique, à la montée des populismes, à l’accélération de l’espace médiatique engendrée par les réseaux sociaux, sont la suite du cours.